Nuages

Faire tomber la pluie

Hoû, amis humains, écoutez ce qu’un nuage me confia de bon matin :

Il y a bien longtemps, une terrible sécheresse ravagea la Perse. Une délégation consulta un sage nommé Nasreddin Hodja, afin de trouver un moyen de faire tomber la pluie. Nasreddin leur demanda qu’on lui apporte une bassine remplie d‘eau. Les membres de la délégation s’étonnèrent en premier lieu. Ils récoltèrent toute l’eau disponible, non sans peine, et posèrent la bassine aux pieds de Nasreddin. Celui-ci se dévêtit et y trempa sa tunique, sous le regard effaré des membres de la délégation. Certains exprimèrent leur mécontentement de voir ainsi de l’eau gaspillée.
– Je sais ce que je fais, s’exclama Nasreddin. Patientez !
Il lava sa robe avec minutie, frottant la moindre parcelle de tissu, puis il se tourna vers les autres :
– Apportez-moi une seconde bassine d’eau.
Les membres de la délégation explosèrent de rage. Ce sage avait-il donc perdu l’esprit ?
– Je sais ce que je fais, répéta Nasreddin malgré les injures.
On chercha partout la moindre goutte d’eau, on pressa l’argile des puits, on vola même l’eau des enfants. Après une collecte laborieuse, une seconde bassine fut apportée auprès de Nasreddin.
Le sage y trempa alors sa tunique pour la rincer. Les autres n’avaient même plus la force de crier devant un tel affront. Stupides, ils regardèrent Nasreddin égoutter sa robe avec soin.
Finalement, le sage accrocha sa tunique à un fil suspendu dans sa petite cour pour la faire sécher. Presque aussitôt, des nuages se formèrent dans le ciel et la pluie tomba abondamment.
– Et voilà, dit Nasreddin avec une pointe de colère, c’est toujours pareil dès que j’étends mon linge !

miroir

Le miroir magique

Hou, amis humains, laissez-moi vous conter l’histoire du jeune Iriku :

Iriku avait beaucoup aimé son père. Le vieil homme avait rejoint les ancêtres il y a bien longtemps et son fils en ressentait toujours du chagrin. Un matin, Iriku déambulait parmi les étals d’un marché lorsqu’un étrange objet attira son attention. Sur une surface ovale et polie, encadrée d’un ruban de bois finement sculpté, il reconnut avec stupeur le visage de son père, encore jeune et vigoureux. Iriku en fut bouleversé.
– Cet objet est magique ! s’exclama-t-il.
– On appelle cela un miroir, répondit le marchand chinois, sa valeur est grande !
Iriku acquit le précieux objet pour une somme conséquente et le cacha dans son grenier, sous une étoffe de soie. Depuis, dès qu’il avait du temps libre, il s’éclipsait quelques instants au grenier pour admirer le visage de son père.

L’épouse d’Iriku remarqua le comportement étrange de son mari et l’espionna. Un jour, elle pénétra à son tour dans le grenier, souleva le voile et regarda dans le « miroir magique ». Elle vit une magnifique jeune femme. Folle de rage, elle dévala les escaliers en jetant des injures à son mari.
– Alors, comme ça, tous les jours tu me trompes en allant contempler une femme au grenier ! Hurla-t-elle.
– Mais pas du tout, c’est mon père que je vois, ça me rend heureux !
– Ne me prends pas pour une imbécile, je sais ce que j’ai vu.
Iriku tenta de convaincre son épouse, en vain. Une nonne, qui mendiait son repas près de la maison, surprit la dispute. Le couple réclama son arbitrage. Elle monta au grenier puis revint, un sourire malicieux aux lèvres :
– Soyez sans crainte, Madame, c’est une nonne !

jarre

La jarre fendue

Hou ! Amis humains, écoutez cette jolie histoire que m’a confiée jadis une fleur :

Un porteur d’eau indien ravitaillait son maître auprès d’une source une fois par jour. Il transportait deux jarres, suspendues aux extrémités d’une pièce de bois posée sur ses épaules. Tandis que la première jarre ramenait avec fierté tout son contenu jusqu’à la maison du maître, la deuxième jarre, fêlée, en perdait la moitié sur le chemin.

Après deux années, la jarre fêlée se sentait bien inutile. Elle fit part de sa souffrance morale au porteur d’eau :
– J’ai tellement honte ! Regarde, toute l’eau que je gaspille, alors que tu te fatigues sans relâche. Ma compagne remplit si bien son rôle, pourquoi ne pas me remplacer ?
Le porteur d’eau s’en étonna d’abord, puis lui dit :
– Comment, n’as-tu pas remarqué ?
Il montra le chemin du doigt. À gauche, il n’y avait que de la terre sèche et des cailloux, mais le bord droit était jonché de fleurs magnifiques que la jarre fêlée arrosait sans s’en apercevoir.
– Je savais que tu perdais de l’eau, et j’en ai profité. J’ai planté des graines de ton côté. Le maître est bien ravi lorsque je lui cueille un bouquet de fleurs qui vient garnir sa maison et moi je remercie la nature de colorer mes longues marches quotidiennes.
Et il ajouta :
– Tu perçois ta fêlure comme une faiblesse, pourtant, vois comme elle nourrit la vie !

mille-pattes_danseur

Le mille-pattes danseur

Hou ! Amis humains, écoutez ce qu’un vent chinois un jour m’a soufflé :

Tous les soirs de veillée, au cœur d’une vaste forêt, un mille-pattes offrait un spectacle de danse aux animaux. Il excellait dans son art, et sa gloire était à son apogée. Mais un vieux crapaud, qui le jalousait, se mit en quête de briser sa réputation.
Il imagina nombre de stratagèmes, cruels, tordus, trop ambitieux, lorsqu’un jour un plan démoniaque jaillit dans son esprit. C’était une lettre, une simple lettre, qu’il adressa au célèbre danseur :
« Cher Mille pattes,
Je suis l’un de vos plus fervents admirateurs, très curieux de nature. Comment diable faites-vous avec un si grand nombre de pattes pour avoir une telle grâce dans vos mouvements ? Par exemple, quelle patte vous sert d’appui, lorsque vous vous élancez dans les airs, la 987 ème gauche, la 836 ème droite ? Quelles pattes croisez-vous lorsque vous remuez la terre, les 213 ème droite et 356 ème gauche ? ».
Le mille-pattes, troublé par ces questions, se plongea dans une intense réflexion. Il tenta de répéter sa danse fétiche, attentif à chacun de ses gestes. Hélas, ses nombreuses pattes s’emmêlèrent, il ne fit que trébucher.
Et les animaux durent trouver une autre occupation les soirs de veillée, car le mille-pattes ne sut plus jamais danser.